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Le jugement majoritaire

Scrutin actuel ou jugement majoritaire ?

En France, le président de la République est élu au scrutin uninominal à deux tours. Que se passerait-il si les mêmes électeurs votaient au jugement majoritaire ? Dans chaque scénario, chaque électeur a donné une mention à chaque candidat ; on en déduit son vote au scrutin actuel (il choisit le candidat qu'il juge le mieux), puis on compare les deux résultats.

Les modes de scrutin en présence

Mode de scrutinCe que dit l'électeurQui gagneExemples d'usage
Uninominal à un tourUn seul nomLe plus de voixÉlections législatives au Royaume-Uni
Uninominal à deux tours (scrutin actuel)Un seul nom, à chaque tourMajorité absolue, sinon duel des deux premiersÉlection présidentielle en France
Vote alternatifUn classement des candidatsOn élimine le dernier tour après tourChambre des représentants australienne, président irlandais
ApprobationOui ou non pour chaque candidatLe plus d'approbationsQuelques villes américaines, des associations savantes
Méthodes de CondorcetUn classement des candidatsCelui qui bat tous les autres en duel, s'il existeDes associations, le projet Debian
Jugement majoritaireUne mention pour chaque candidatLa meilleure mention majoritaireDes associations, la Primaire populaire de 2022

Dans le comparateur, un électeur « approuve » les candidats qu'il juge au moins Assez bien, et vote au scrutin uninominal pour celui qu'il juge le mieux. Lors d'un duel, il choisit le candidat qu'il juge le mieux des deux.

Vote utile et vote protestataire

Le vote utile consiste à ne pas voter pour son candidat préféré, jugé sans chance, mais pour un candidat moins apprécié et mieux placé, afin de peser sur l'issue du scrutin.

Le vote protestataire fait l'inverse : on vote pour un candidat que l'on ne souhaite pas vraiment voir élu, pour envoyer un message. Dans les deux cas, le bulletin ne reflète plus l'opinion de l'électeur, et le résultat devient difficile à interpréter.

Avec le jugement majoritaire, ces calculs perdent leur raison d'être : on peut à la fois juger « Très bien » un petit candidat et « Bien » un candidat mieux placé, et exprimer son mécontentement par des mentions sévères sans renoncer à soutenir quelqu'un.

Quatre paradoxes… et une limite

L'effet spoiler

Un petit candidat, sans aucune chance de gagner, change le vainqueur en divisant l'électorat d'un candidat proche de lui.

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Le paradoxe de Condorcet

Un candidat capable de battre chacun des autres en duel est éliminé dès le premier tour. Le marquis de Condorcet décrivait déjà ce type de situation en 1785.

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La non-monotonie

Un candidat gagne des électeurs… et perd l'élection. C'est possible au scrutin à deux tours comme au vote alternatif.

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Le théorème d'Arrow

En 1951, Kenneth Arrow démontre qu'aucune règle fondée sur le classement des candidats ne peut éviter à la fois tous ces écueils.

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Et une limite du jugement majoritaire

Une majorité préfère légèrement un candidat que la minorité rejette absolument : le jugement majoritaire élit l'autre. Avantage ou défaut ? À vous de juger.

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Le comparateur

Choisissez un scénario : le face-à-face montre qui serait élu avec le scrutin actuel à deux tours et qui le serait avec le jugement majoritaire, à partir des mêmes électeurs.

Décochez ensuite des candidats pour les retirer de l'élection : les électeurs gardent exactement le même jugement sur ceux qui restent. Observez si le vainqueur du scrutin actuel change, et si celui du jugement majoritaire change.

La majorité contre l'intensité

60 % des électeurs préfèrent Victor, mais le jugement majoritaire élit Yasmine : un cas qui fait débat.

Une limite discutée du jugement majoritaire. Deux candidats. Une majorité préfère Victor, mais de peu ; la minorité, elle, le rejette absolument. 100 électeurs.

  • Victor : préféré par une majorité, mais de justesse, et rejeté par tous les autres
  • Yasmine : un peu moins aimée par la majorité, mais jamais rejetée
Candidats en lice

Aujourd'hui : le scrutin à deux tours

Chaque électeur vote pour un seul candidat, celui qu'il juge le mieux. Sauf majorité absolue, les deux premiers s'affrontent au second tour.

Élu(e) : Victor

1er tour : Victor 60 · Yasmine 40
Élu(e) dès le premier tour, avec la majorité absolue

Demain ? Le jugement majoritaire

Chaque électeur donne une mention à chaque candidat. La meilleure mention majoritaire l'emporte.

Élu(e) : Yasmine

Classement : Yasmine (Bien) · Victor (Assez bien)

Résultat différent : le scrutin actuel élit Victor, le jugement majoritaire élit Yasmine.

Et avec d'autres modes de scrutin ?
Mode de scrutinVainqueurDétail
Uninominal à un tourVictorVictor 60 · Yasmine 40
ApprobationYasmineYasmine 80 · Victor 60 (au moins « Assez bien »)
CondorcetVictorBat chacun des autres en duel
D'où viennent ces résultats : les électeurs et leurs jugements
ÉlecteursGroupeVictorYasmine
40Préfèrent un peu VictorTrès bienBien
20Préfèrent un peu Victor, sans entrainAssez bienPassable
40Préfèrent nettement YasmineÀ rejeterExcellent

Ce qu'il faut observer

  1. Scrutins uninominaux et Condorcet : 60 électeurs sur 100 préfèrent Victor ; il est élu dès le premier tour.
  2. Mais ces 60 électeurs ne le préfèrent que d'un cran (« Très bien » contre « Bien », « Assez bien » contre « Passable »), alors que les 40 autres le jugent « À rejeter ».
  3. Jugement majoritaire : Yasmine obtient « Bien », Victor seulement « Assez bien ». Yasmine est élue, contre l'avis de la majorité qui préfère légèrement Victor.

Le dépouillement au jugement majoritaire

RangCandidatProfil de mérite Mention majoritaireDépartage
1 Yasmine Excellent : 40 voix (40 %)Bien : 40 voix (40 %)Passable : 20 voix (20 %) Bien + p = 40 % jugent mieux
2 Victor Très bien : 40 voix (40 %)Assez bien : 20 voix (20 %)À rejeter : 40 voix (40 %) Assez bien − q = 40 % jugent moins bien

ExcellentTrès bienBienAssez bienPassableInsuffisantÀ rejeterMilieu de l'électorat

Le théorème d'Arrow… et la porte de sortie

L'économiste américain Kenneth Arrow (prix Nobel d'économie 1972) s'est demandé s'il existait une règle idéale pour passer des classements individuels des électeurs à un classement collectif. Il a démontré, en 1951, qu'aucune règle raisonnable ne peut à la fois respecter l'unanimité et rendre l'ordre entre deux candidats indépendant de la présence des autres — sauf à confier la décision à un dictateur. On résume souvent ce résultat par une formule : le système électoral parfait n'existe pas.

Mais ce théorème porte sur des règles qui ne demandent aux électeurs que de classer les candidats. Michel Balinski et Rida Laraki ont fait remarquer qu'en demandant de juger chaque candidat sur une échelle commune, on sort du cadre du théorème : le vote par approbation et le jugement majoritaire échappent ainsi à l'effet spoiler.

Ce mode de scrutin est totalement insensible au jeu des petites candidatures.

David Louapre, à propos du vote par approbation, vidéo « Réformons l'élection présidentielle ! » (ScienceEtonnante)